
On ne comprend pas vraiment. On a cinq ans à peine, on rentre de l’école et un garçon plus âgé vous appelle « la Fillette ». A l’école primaire, les autres garçons vous surnomment « lavette », « mauviette », ou ajoutent simplement « -ette » à votre prénom.
Vous grandissez et arrivez au collège. Vous devenez « la pédale » puis « le pédé ». Un jour vous entendez pour la première fois le mot « tante » mais vous ne saisissez pas pourquoi le frère d’une de vos copines de classe vous a dit ça. Un autre jour, c’est « tapette » puis « tarlouse ».
Parfois, il n’y a pas de mot. Juste un geste de la main, ce geste si féminin d’une main qui se rabat. Et ça arrive devant vos parents. C’est la première honte de votre vie. Ce même geste, un jour, votre prof de français de troisième va le faire devant toute votre classe. C’est la première humiliation de votre vie. Il appellera le soir même à la maison pour vous présenter ses excuses. Vous accepterez en le remerciant alors que vous vous vouliez juste lui dire d’aller se faire foutre. Et quand vos parents vous demanderont pourquoi il vous a appelé, vous prétexterez autre chose.
Vous allez grandir comme ça. Vous construire comme ça. Du primaire au lycée, puis à la fac. Rien ne vous sera épargné. Vous n’êtes pas une fille. Vous n’êtes pas un garçon. Vous êtes le pédé.
Tous les jours. A n’importe quel moment. On pourra vous insulter. Se moquer de vous. Vous dévisager. Chaque jour, on pourra vous diminuer, vous humilier, vous tuer de l’intérieur quand on le voudra. Juste en vous appelant « le pédé ».
Vous n’êtes pas un garçon comme les autres. Vous ne serez jamais un garçon tout court. Vous serez « le pédé ».
Et lorsque le mot « pédé » deviendra une forme de « connard ». Lorsque les mots ne suffiront plus. Vous vous ferez agresser. Ils vous tomberont dessus à plusieurs. Et rarement vous serez secourus. Vous devrez apprendre à ruser, vous défendre, vous sauver. Reconnaître les situations et lieux à risques. Et toujours cacher ces blessures qui ne sont pas toujours visibles.
Vous avez été, êtes, et serez, la dernière forme d’enfant battu par la société.
C’est ce qui m’est arrivé.
Je viens d’un endroit particulier dans lequel un garçon est un mec. Et une fille, une pute. J’ai morflé et je morfle encore. Ils me connaissent tous. Mais je ne les connais pas. Je suis « le pédé ». Je pensais innocemment que ceux qui m’insultaient étant petit arrêteraient en grandissant. Et qu’avec eux, plus jamais je n’entendrais ces mots.
Mais les plus jeunes s’y sont mis. Et après eux les plus jeunes encore. Ils avaient quinze ans quand j’en avais cinq. Ils en ont sept alors que j’en ai trente. Le renouvellement des générations s’est fait. Et il est plus violent. Avant, les mots, aujourd’hui les pierres. Pierres qui sont toujours lancées une fois le dos tourné.
Je pensais qu’il fallait que je quitte cet endroit. Que la ghettoïsation était la responsable de cette violence. Je suis une erreur dans ce décor. Comme un anachronisme dans un film. Ou un bug dans un logiciel. J’avais associé ce type de personnes qui m’entoure à la bêtise. Et je pensais naïvement que ma situation était une combinaison des pires éléments possibles. Qu’ailleurs, ce serait mieux. Forcément mieux puisque ce n’était pas ici.
Et puis, le 13.01.13, ils sont arrivés de partout. Et ils ne ressemblaient pas du tout à ceux qui s’en prennent à moi chaque jour. Ils pouvaient être n’importe qui. Avoir fait de grandes écoles. Avoir eu les carrières politiques les plus exceptionnelles. Avoir bénéficié de tout ce qui aurait dû en faire des personnes ouvertes, rationnelles, justes et honnêtes.
Et au lieu de ça. La Polygamie, L’Inceste, la Zoophilie, la Pédophilie, toutes les monstruosités, toute la mauvaise foi, la méchanceté, la malhonnêteté et l’hypocrisie possible juste pour conserver un privilège dont ils usent et abusent.
Des familles de cinq à quinze enfants dans lesquelles on se demande quel est l’intérêt de l’enfant de devoir partager en quinze le plat du soir, des recomposées, des divorcées, des parents ayant amené leurs enfants défiler sans qu’ils ne comprennent réellement pourquoi ils étaient là, des religieux dont on ne comprend pas vraiment la place dans une proposition de loi sur le mariage civil, des extrémistes qui défendent une famille qui n’existe plus, des femmes qui se laissent dicter leur conduite et leur place dans un foyer, des blacks qui oublient leur Histoire, des musulmans qui oublient les cinq dernières années passées à lutter contre l’Islamophobie, des minorités qui ne sont pas assez intelligentes pour s’apercevoir qu’elles font ce qu’il leur a été fait et ce qui parfois leur est fait encore aujourd’hui.
Serions-nous la minorité de la minorité ? La dernière des minorités ? Celle jugée la plus bas sur l’échelle de ce qui a le droit de cité ?
L’intérêt de l’enfant ? Vous défendez l’intérêt de l’enfant ? Vous craignez qu’avoir deux parents homos lui fasse vivre un enfer ? Et mon enfer à moi, fils d’hétéros ? Où étiez-vous quand j’étais plus jeune ?
Vous êtes un serpent qui se mord la queue. Un cercle vicieux de la bêtise humaine. Les reliques d’une société qui n’existe plus. Les cancers de la Foi. Vous avez été jusqu’à pervertir les religions en leur faisant dire tout l’inverse de ce qui y était écrit.
Et moi j’ai honte pour vous. Et je vous HAIS. Je hais chacun de ceux que j’ai pu voir dans les médias. Je hais chacun de ceux dont j’ai vu les noms participants à la Manif pour Tous. Triste événement de notre histoire que nous devrions appeler « Manif contre Nous ». Je vous hais et j’ai souhaité si fort que vous mourriez tous dimanche. Je plains vos enfants, vos futurs enfants, ceux qui deviendront peut-être des garçons ou des filles comme moi, ceux qui le sont déjà et qui doivent terriblement souffrir de votre bêtise.
Je vous hais. Et j’aimerais que vous n’existiez pas. Vous n’êtes pas des Hommes. Vous n’êtes pas des Femmes. Vous êtes une aberration.
Nous sommes en 2013 et en vous regardant j’ai l’impression de ré-entendre avec la même douleur que la première fois le mot « pédé ».
Je vous hais.